BILLET CUBA – LE DIAMANT BRUT

samedi 28 janvier 2017

J’ai mis les pieds à Cuba pour la première fois en 1996. Je me souviens d’avoir immédiatement été envoûtée par la beauté de son architecture coloniale et de sa musique, par ses gens et leur culture, et par le spectacle majestueux des vagues qui se brisent le long du Malecón à La Havane.

Mais, du haut de mes 13 ans, j’avais aussi été profondément perturbée par la pauvreté se devinant dans les rues, à travers les regards de ces jeunes de mon âge qui m’entouraient pour me demander un chewing-gum, un dollar, un crayon…

À cette époque, Cuba se trouvait en pleine « période spéciale », peinant à survivre à l’effondrement du bloc de l’Est, mais s’entêtant malgré tout à poursuivre seule sa révolution. Ces années noires ont failli mener le peuple à la famine. Sans l’approvisionnement de l’Union soviétique, il manquait de tout. D’électricité, d’essence, de voitures, d’équipement médical, de viande… Les gens n’avaient d’autre choix que de se nourrir de ce qu’ils pouvaient trouver. Des chiens, des chats, du cuir, des herbes.

TEMPS DURS

Les temps étaient plus que durs, mais toute tentative de protester contre la volonté de Castro à maintenir son régime fut réprimée. Le gouvernement mit les gaz sur la propagande communiste et antiaméricaine pour s’assurer un soutien indéfectible, bien qu’imposé, de la part de son peuple. Cela résulta en une nouvelle vague d’exil clandestin, la crise des balseros, pendant laquelle de nombreux Cubains tentèrent la traversée des 145 kilomètres de mer les séparant des États-Unis.

Washington conclut donc en 1994 un accord selon lequel les Cubains qui réussiraient à toucher terre aux États-Unis pourraient y rester, aidés par la remise de 20 000 visas annuels, et que ceux qui étaient interceptés en mer seraient renvoyés chez eux. Cet accord, combiné à la loi migratoire d’ajustement cubain instaurée en 1966 (qui garantissait des papiers aux Cubains qui avaient réussi à se rendre aux États-Unis), fut désigné en tant que « politique des pieds secs, pieds mouillés ».

Vingt-cinq ans plus tard, il est clair que le pays s’est remis de sa « période spéciale », en grande partie grâce au tourisme et aux resorts qui ont littéralement poussé un peu partout sur les plages magnifiques de l’île, donnant un regain aux finances du pays et permettant une économie de pourboires qui a pu de son côté aider de nombreuses familles à améliorer leurs conditions de vie.

La semaine dernière, je me trouvais depuis trois jours à Cayo Santa Maria lorsque j’ai appris la nouvelle de l’abolition par Obama de l’accord des « pieds secs, pieds mouillés ». Je me suis interrogée sur ce qu’en pensaient les Cubains autour de moi et j’en ai interrogé quelques-uns à cet égard.

Selon Yandris, guide touristique dans la province de Villa Clara et détenteur d’une maîtrise en histoire : « Tout est une question de perspective. Il n’existe pas de vérité absolue à l’égard des bienfaits ou des méfaits de la politique « pie seco, pie mojado« . Les opinions dépendent de la réalité de chacun d’entre nous. L’abolition de cette loi est vue comme une aberration par les Cubains de Miami. Ils ont, eux ou leurs parents, franchi tant d’obstacles au nom d’une vie meilleure aux États-Unis. Ils sont radicalisés contre Castro et contre le régime communiste et ne souhaitent qu’une chose, que Trump annule cette mesure d’Obama. »

« D’un autre côté, cette loi a causé la mort d’un nombre très élevé de Cubains en exil, et ceux qui ont réussi leur passage n’ont pas nécessairement accédé à cet american way of life qu’ils idéalisaient tant ici. De plus, de nombreux migrants des autres pays latinos ont à fuir des réalités beaucoup plus dures que la nôtre, je pense à la pauvreté en Amérique centrale, aux cartels de drogue, à la violence extrême qui sévit dans les bidonvilles. Cette loi était discriminatoire envers eux, qui n’avaient pas les mêmes privilèges d’entrée que les Cubains. Nous, ici, on a tous accès à une éducation, à des soins de santé, à un logement et à l’alimentation. Pas eux. »

Edy, 23 ans, sauveteur océanique à Cayo Santa Maria, secoue la tête de droite à gauche lorsque je lui demande son opinion sur la chose. « Moi, personnellement, cette loi, je m’en fous un peu. J’aime Cuba et je veux y rester. Pour d’autres, c’est différent. » Notre discussion a lieu sur la plage de Cayo Ensenachos. La mer est calme, malgré le vent qui a soufflé sur la petite baie toute la journée, et le soleil disparaît derrière les rochers à l’ouest. Edy pointe du bout du menton l’horizon au loin. « Tu vois, même d’ici, il y en a tellement qui sont partis. Il y en a plein qui sont morts aussi. Mais moi, je ne partirai jamais. Je veux vivre et travailler ici. »

L’ÉCONOMIE D’ABORD

En attendant de voir ce que Trump fera des mesures prises par Obama vis-à-vis de Cuba, j’ai été fortement surprise d’entendre plusieurs Cubains, dont Yandris, Edy et Yusif, un autre guide touristique avec qui j’ai pu discuter, me dire la chose suivante, résumée de la sorte par Yusif :

« Ce que les Cubains ici veulent d’abord et avant tout, c’est une accélération du développement économique. Trump est un businessman. S’il est intelligent, il saura voir Cuba comme un diamant brut, comme un marché de 11,5 millions de consommateurs potentiels. Il est grand temps que l’embargo prenne fin. » Puis, il continue, songeur : « Peut-être que ce que je vais vous dire vous choquera, mais nous, on craignait de voir Hillary remporter l’élection, parce que ça aurait été la même lenteur dans l’évolution des choses. Avec Trump, ça sera soit une Trump Tower à La Havane, soit un « Trump wall », mais au moins, on saura à quoi nous en tenir. »

Source: La Presse +

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