Bons baisers de Russie

samedi 8 juillet 2017

En cette période estivale où bien des travailleurs profitent de quelques semaines de relâche, la chanteuse Florence K nous livre ses impressions à la suite d’un récent voyage qui l’a mené en Russie et en Estonie. Aujourd’hui: un arrêt à Saint-Pétersbourg.

Mon grand-père nous a quittés en ce début d’été, à l’âge vénérable de 90 ans.

Avant de partir, il a pris soin de nous laisser une profusion de souvenirs remplis de sourires et surtout, une fascination pour les cultures et les langues étrangères (il en parlait neuf). Et le pays dont il m’a le plus parlé durant ces 34 années de ma vie où j’ai eu le privilège de le connaître, c’est la Russie.

Ancien diplomate, il a été en poste à Moscou dans les années 70, dans le temps de l’Union soviétique, et dans les décennies suivantes, il a entre autres été observateur international en Sibérie. Il parlait et lisait couramment le russe et je me souviens de lui, lorsque j’étais petite, en train de capter chaque soir les nouvelles russes sur sa petite radio satellitaire dans sa chambre.

Par un concours de circonstances, je me suis trouvée, à la fin du mois de mai dernier, dans la ville-bijou de Saint-Pétersbourg que l’on surnomme avec raison la Venise du Nord.

En trois jours, mes yeux ont pu y faire le plein de beauté et ma tête, d’inspiration. Ma collègue Annie et moi avons entamé notre périple au fameux Eliseyev Emporium Coffeshop, dans lequel un pianiste jouait la dramatique Sonate à la Lune avec passion, à 11 h du matin, entouré de confiseries, de gâteaux et de maisons de poupées colorées.

Puis, nous avons vu l’Ermitage, l’un des plus grands et des plus vieux musées du monde, fondé par Catherine la Grande en 1754 et ouvert au public en 1852. Il nous aurait fallu plusieurs semaines pour pouvoir apprécier la totalité de ses œuvres. Mes préférences ? La section consacrée à l’art flamand et aussi le long corridor où sont affichés les portraits de tous les tsars et des tsarines de l’empire russe, jusqu’à Nicolas II.

« De toute beauté »

Le soir, nous nous sommes rendues au théâtre Marinsky où nous attendait le ballet Giselle, dansé avec grâce et élégance. Depuis notre petite loggia, j’avais une vue directe sur la fosse d’orchestre, bien ouverte, et je me suis délectée à observer la façon dont le chef d’orchestre coordonnait les nuances de ses musiciens avec l’élégance des danseurs, alternant constamment son regard entre la scène et son orchestre. Au sortir, vers 22 h 30, il faisait encore plein jour et un ciel couleur lilas s’installait tranquillement. De toute beauté.

Le lendemain matin, nous avons pris l’hydroptère de la Neva et de la Baltique en direction de Peterhof, le domaine magistral de Pierre le Grand sur la Baltique. Jardins immenses, fontaines, divers palais, palais Monplaisir, statues dorées, résidence impériale, du bonbon pour les yeux.

Rien n’était trop beau pour le tsar, et malgré la destruction partielle des lieux par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, les efforts remarquables de restauration de ce domaine rendent entièrement justice aux installations d’origine.

Notre dernière journée fut consacrée à la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé, qui surplombe le canal Griboyedov. Sept mille mètres carrés de mosaïque habillent son intérieur et son extérieur est fidèle à ces églises orthodoxes aux tours décorées de ces dômes bombés qui représentent si bien le pays.

Nous avons par la suite longé les canaux, traversé à pied le pont Trotsky sur les eaux de la Neva et marché à travers la forteresse Pierre-et-Paul.

C’est au cœur même de celle-ci que j’ai téléphoné à mon grand-père qui gardait toujours son cellulaire près de lui dans sa chambre d’hôpital pour être constamment en contact avec ses enfants et ses petits-enfants. Je lui ai décrit tout ce qui m’entourait, je lui ai dit à quel point je le comprenais d’avoir toujours nourri une fascination sans borne pour ce vaste pays, je lui ai raconté les lieux que j’avais vu dans les journées précédentes. Il me disait qu’il se souvenait de la forteresse Pierre-et-Paul, qu’il y était allé plus d’une fois, qu’il avait tant aimé la Russie, qu’il était heureux que je m’y trouve.

Chanter ou ne pas chanter l’hymne national russe ?

À mon retour à Montréal, par un autre concours de circonstances, j’ai été invitée à chanter l’hymne national russe lors de la fête nationale de la Russie chez le consul. D’emblée, j’ai accepté, parce que j’étais tombée amoureuse de Saint-Pétersbourg, que j’adore la littérature et la musique symphonique russes et parce que cela me donnerait l’occasion de l’annoncer à mon grand-père et peut-être même de lui en chanter quelques notes dans son lit d’hôpital.

Puis, après avoir dit oui, j’ai remis en question ma décision, car de la Russie ces temps-ci, nous entendons surtout parler du chef d’État et des élections américaines, et que je n’approuve pas l’attitude de ce même chef d’État à l’égard des droits de la communauté LGBT ni à l’endroit des droits de l’homme (la violence conjugale y est décriminalisée jusqu’à un certain point) et de la liberté d’expression.

J’ai écouté cet hymne plusieurs fois avant de prendre ma décision. D’ailleurs, lorsque mon train était entré en gare à Saint-Pétersbourg (gare qui se nomme d’ailleurs gare de Moscou) à minuit, nous avions été accueillies au sortir du wagon par l’hymne national russe résonnant à tue-tête dans des haut-parleurs disposés un peu partout sur les quais. Ça m’avait fait sourire.

Musicalement parlant, c’est un bel hymne. C’est aussi un hymne dont le texte a été modifié après la chute de l’URSS et dont peu de Russes qui ont grandi sous l’ère soviétique connaissent les nouvelles paroles par cœur, eux qui ont été habitués jeunes à l’ancienne version.

Et j’ai décidé d’aller de l’avant et de le chanter.

Parce que la Russie est beaucoup plus que ce que les nouvelles nous laissent entrevoir ici, dans le confort de nos foyers nord-américains.

La Russie est beaucoup plus que sa politique, que ses contradictions et que ces batailles qu’il faudra continuer de mener pour que l’on reconnaisse à tous les mêmes droits, peu importe leur sexe, leur orientation sexuelle, leurs origines et leur salaire.

Un pays, c’est aussi tous ceux qui y grandissent et qui y vivent, qui s’y identifient, tout simplement parce que c’est leur maison.

J’ai voulu chanter pour tous ces amis russes que j’ai et tous ceux que j’ai rencontrés lors de mon tout dernier voyage, avec qui j’ai partagé de belles conversations et des éclats de rires.

Le chanter parce que personne ne peut renier tout cet art, toute cette littérature, toute cette architecture, toute cette musique que la vaste Russie a offert au monde au fil des siècles.

Et aussi parce que lorsque j’ai annoncé à mon grand-père, deux jours avant sa mort, que le vendredi suivant j’allais chanter l’hymne national de son pays préféré, il m’a souri et m’a dit que ça lui faisait vraiment plaisir.

Et deux jours après son départ, au moment d’interpréter l’hymne d’un pays qui se trouve en ce moment au milieu de la controverse, j’ai fermé les yeux et j’ai chanté de tout mon cœur pour mon grand-père qui avait profondément aimé la Russie, et pour un peuple qui ne mérite certainement pas d’être stigmatisé à cause de ceux qui font les manchettes actuellement.

Ce texte est dédié, avec beaucoup d’amour, à la mémoire de Guy Choquette.

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