LA GIRAFE, LES DIEUX DE LA DANSE ET MOI

lundi 6 juin 2016

L’univers de la danse me fascine depuis longtemps et j’ai toujours admiré ce port de tête si noble et cette démarche gracieuse que traînent avec eux les danseurs professionnels. J’ai même essayé, il y a sept ans, d’introduire un numéro de danse dans un de mes spectacles, mais un critique avait bien pris le soin de mentionner dans son article que lorsque je dansais, je ressemblais à une girafe maladroite.

Inutile de vous dire que par après, je suis devenue hyper self-conscious et que le mot « girafe, girafe, girafe » était imprimé dans ma tête dès qu’il y avait un plancher de danse devant moi.

Récemment, on m’a invitée à participer à l’émission « Les dieux de la danse ». Arghghghghgh ! Flo-la-girafe à la télévision devant des millions de gens !!!!! Mais en même temps, il était hors de question que la critique ne me gâche l’existence ad vitam eternam. Donc même si je devais surmonter mon « complexe de la girafe », j’ai décidé d’être game et d’accepter de faire l’émission. Et hop, Florence entre dans la danse, reste à voir si elle réussira à en chasser la girafe !

Je veux qu’une partie d’elle vive en moi

Première répétition. Notre professeure, la charmante Saxon, nous fait la démonstration à mon partenaire (dont je me dois de taire le nom jusqu’à la diffusion) et à moi des premiers pas de notre chorégraphie. Tous ses mouvements sont à la fois beaux, définis, tendres et forts. Une immense admiration pour elle et pour son élégance m’envahit. Je me souviens alors d’une phrase que m’a dite ma fille Alice après une classe de ballet jazz lors de laquelle sa professeure avait fait une improvisation : « Maman, c’était tellement beau, je ne sais pas comment le dire mais je voulais qu’une partie d’elle vive en moi. » J’avais alors répondu à ma petite que ce feeling provenait de l’inspiration. En regardant Saxon, je ressens la même chose. Mais dès que je bouge, la seule image que me renvoie le miroir est celle d’une girafe qui me regarde droit dans les yeux avec un grand sourire imbécile et un peu méchant.

Mon esprit oscille entre la facilité du découragement et la tentation très forte d’envoyer promener la fameuse girafe, de concentrer toute mon énergie, ma motivation, de me retrousser les manches et de relever le défi. Si je ne veux pas me planter, surtout devant des centaines de milliers de téléspectateurs, je n’ai pas le choix, j’envoie balader la girafe, son grand cou et son sourire narquois. « Vas voir ailleurs si j’y suis, vilaine girafe ! » Moi, je vais me prendre pour une Beyoncé, une J.Lo, une Justin Timberlake, une championne olympique, une danseuse étoile, une Natalie Portman dans Black Swan, bref, je ne sais pas pour qui, mais je vais me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre et réussir à danser. Faire semblant, jouer le jeu, s’imbiber d’un rôle, y aller à fond quoi ! J’ai devant moi un art qui, comme la musique, le théâtre ou le cinéma, nécessite de se laisser habiter sans laisser de place au doute par l’être qui le pratique.

LA GIRAFE, LES DIEUX DE LA DANSE ET MOI

Fake it ‘til you make it

Me déhancher, sourire, regarder mon partenaire droit dans les yeux, contracter en permanence mes abdos, définir chacun de mes gestes, faire fi de tous les bleus apparaissent sur mes jambes pendant les répétitions, recommencer, continuer, recommencer, me corriger, travailler vingt fois la même section, et surtout, me faire face dans ce grand miroir qui ne pardonne pas !

La ligne est mince entre sexy et ridicule. Je préfère la première option même si, par moments, je balance plutôt vers la deuxième. Alors il faut travailler encore plus fort. Et plus je bosse, plus j’aime ça, et plus j’aime ça, moins j’ai peur. Plus je décortique les mouvements avec Saxon et mon partenaire, plus je les laisse vivre à travers mon corps, sans même que ma tête n’ait à y réfléchir. Et moins ma tête réfléchit, plus mon visage est détendu, plus c’est l’émotion de la danse qui parle, et moins on ne voit les erreurs…

Je me répète sans arrêt le mantra des débutants : Fake it ’til you make it. Fake it ‘til you make it. Fake it ‘til you make it. Et la girafe dans tout ça ? Peuf !!! Elle a bien essayé de se montrer à nouveau dans le studio, en passant son grand cou par la porte et en me regardant avec son même air pervers. Je lui ai tiré la langue. Elle peut bien se pointer autant qu’elle voudra, elle ne m’aura pas. Pense Beyoncé. Beyoncé. Beyoncé!!!!!! BE-YON-CÉ!!!! Nah!

Bleu après bleu, goutte de sueur après goutte de sueur, notre chorégraphie commence à ressembler à quelque chose de beau, de presque solide. Reste à y mettre un peu plus d’exagération dans les émotions (je suis bonne pour ça, ça ne devrait pas être trop difficile) et je crois qu’on aura un numéro ! Il ne nous reste que deux heures de répétition avant le tournage. À la dernière pratique, Saxon était fière de notre progrès. Moi aussi.

La place de la peur

C’est comme dans tout. En bravant un à un les moments de découragements et en envoyant balader les girafes qui nous importunent, ce qui nous semblait auparavant un Everest se métamorphose peu à peu en Mont-Royal, puis en petite butte qu’il deviendra aisé de chevaucher.

La peur est une émotion importante pour la survie humaine. Elle a pour utilité de nous faire prendre conscience de potentiels dangers. Lorsque l’on s’apprête à essayer quelque chose de nouveau, elle apparaît pour nous empêcher que nous nous ridiculisions, que nous nous humilions ou que nous connaissions la défaite (qui, soit dit en passant, demeure toujours une certaine probabilité lorsque l’on entreprend quelque chose).

La peur a sa place dans nos vies. Il ne sert à rien de la tasser du revers de la main, d’ignorer son existence ou de prétendre la dominer. Pour moi, la seule façon de ne plus voir en elle une ennemie, c’est de la regarder bien droit dans les yeux en lui tendant la main, et de lui proposer de travailler avec moi. Ensemble, on chasse la girafe.

On s’entend qu’un concours de danse, ce n’est pas la traversée du Pacifique en kayak ou de la Chine en vélo. Mais pour moi le fait d’avoir réussi à me rendre jusqu’au bout de cette chorégraphie et d’avoir mis ma girafe K.O., c’est toute une victoire, et ce, que nous remportions au final le concours ou pas. Toutes les victoires, qu’elles soient grandes ou petites, méritent d’être célébrées. Il faut s’en faire des provisions pour les jours un peu plus gris. Leur seul souvenir saura peut-être envoyer balader les girafes de nos vies quand elles essaieront de se pointer à nouveau !

florence

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