La mode… et les autres

dimanche 19 novembre 2017

J’aime la mode. Elle fait partie du milieu dans lequel j’évolue, le monde de la musique et de l’art, du cinéma et de la télévision, un monde où l’image vaut son pesant d’or.

Portée avec goût, la mode devient une œuvre d’art, elle fait rêver et voyager, elle inspire et embellit notre paysage et ceux qui la revêtent. J’aime feuilleter les pages des magazines de mode pour y apprécier la créativité des designers, des agences de publicité, des photographes, des maquilleuses, de tous ces artistes avec lesquels j’adore moi aussi travailler.

La mode est plus qu’un accessoire de scène, elle joue un rôle considérable dans notre vie de tous les jours. Avec elle, on définit notre image, on séduit, on plaît, on se plaît… Sur papier, rien de mal dans tout ça.

Mais malheureusement, derrière ces images que l’on admire et auxquelles nous voudrions tant ressembler se cache une réalité qui ressemble plus à un cauchemar qu’à un rêve.

Effectivement, le transport de tous les morceaux importés d’Asie, l’emballage, les produits toxiques utilisés dans les matières textiles et les vêtements dont on se débarrasse ou qui ne sont tout simplement jamais portés font de la mode la deuxième industrie au monde en matière de pollution. Et plus encore, la mode est désormais indissociable de la souffrance qu’elle engendre chez un grand nombre de ceux dont les mains la produisent.

Tout récemment, des employés turcs de manufactures textiles ont glissé le message suivant dans des vêtements : « Dites à Zara de nous payer. » Ce n’est pas la première fois que l’on entend parler des conditions de travail qui prévalent dans les manufactures de vêtements. On se souviendra de l’incident du Rana Plaza en 2013, au Bangladesh, qui avait fait 1134 morts, ou encore de tous ces reportages et articles de presse qui circulent et exposent des fabricants de jeans d’Asie du Sud-Est qui emploient des enfants dont les petits doigts font un travail de fée… Tant d’histoires d’horreur au nom d’une société qui propose sans arrêt de « consommer plus pour moins », au lieu de « consommer moins, mais mieux ».

Des histoires dont nous entendons parler, des histoires qui nous font de la peine, certes, mais qui ne font pas bouger grand-chose puisqu’elles se produisent encore.

Oui, la Chine change peu à peu le visage de ses industries, la Chine s’organise, la Chine met des mesures antipollution en place, la Chine commence à rémunérer ses employés de façon plus décente qu’auparavant… Mais la Chine devient ainsi trop chère et risque de réduire la marge de profit des fournisseurs et des investisseurs.

Et ceux-ci transposent leur production au Bangladesh qui est aujourd’hui le deuxième pays producteur de vêtements destinés à l’exportation au monde. C’est celui qui offre la main-d’œuvre la moins chère. Et pas très loin, le Viêtnam, le Cambodge, l’Inde et la Turquie font aussi partie de la liste de ceux qui hébergent la production de nos innombrables objets de désir, dans des conditions que ni vous ni moi ne saurions supporter.

C’est là le clash de cette mode qui fait tant rêver. On nous vend du bien-être, du style, du look, on nous dit qu’en portant ces vêtements, nous nous sentirons bien… À la base, c’était ça le but de la mode, non ?

Mais au nom de la folie du profit, ce mythe est devenu, peu à peu, un peu un gros mensonge.

Imaginez-vous acheter un jean et y retrouver un message camouflé dans une couture, un message au cœur duquel transparaissent tant d’injustice et de détresse… Peut-on réellement porter allègrement un tel vêtement, en sachant qu’il a été fait sous le joug de l’exploitation ? Nous sentir bien et beaux en arborant le résultat de tant d’abus ?

Je crois qu’il est important de continuer à conscientiser le consommateur, mais qu’il faut cesser de lui faire porter le blâme de cette sinistre réalité. Car force est d’admettre qu’on ne lui offre pas non plus encore l’accessibilité à une myriade de solutions de rechange. En fait, il faudrait que ces options que l’on considère aujourd’hui comme alternatives, comme l’épicerie en vrac, les produits équitables, les vêtements fabriqués au pays, les objets faits de matières recyclées et les vêtements dépourvus de teintures ou de matières toxiques, bref, que ces habitudes que l’on associe encore surtout aux « granos » et aux « écolos » ne soient plus des solutions de rechange, mais qu’elles s’imposent plutôt en normes.

Alors qu’attend le gouvernement pour empêcher le suremballage de tous ces produits qui surchargent les rayons des magasins ? Pourquoi tant de plastique autour de chaque petit objet que l’on nous vend ?

La Chine ne veut plus de nos matières recyclables, de nouvelles îles de plastique sont sans cesse découvertes dans nos océans, les alertes sont sonnées, mais tous semblent rejeter le problème sur le dos de l’autre, alors qu’attendent les grandes entreprises pour changer leurs pratiques ? Ne savent-elles pas que tous les profits du monde ne pourront jamais racheter cette Terre que nous traitons comme une poubelle et que nous léguerons dans un était merdique à nos enfants et nos petits-enfants ?

Lorsque j’ouvre mes tiroirs, nombreux sont les vêtements qui portent une étiquette made in Bangladesh, made in Vietnam, made in India, made in Turkey. Tout simplement parce que souvent, je peine à trouver des morceaux spécifiques d’autres provenances. Et pourtant, je fais attention. Je recherche le plus souvent possible des vêtements faits ici, dans des conditions humaines, avec des tissus de qualité. Mais lorsque les solutions de rechange ne sont pas accessibles à tous, lorsqu’il y en a si peu, comment nous imposer un changement radical de nos habitudes de consommation ?

Parce qu’avant que nos gouvernements ne prennent des mesures sérieuses pour empêcher l’importation et la vente dans nos pays de ces produits issus de l’inhumain, avant qu’ils ne mettent en place un système afin de ramener la majeure partie de la production textile chez nous et qu’ils s’assurent que les tissus dans lesquels nous enveloppons nos enfants ne sont pas inflammables, garnis de teintures et de fixatifs toxiques ou cancérigènes, et qu’ils n’ont pas été fabriqués par des enfants, j’ai l’impression que les heures s’égrèneront lentement.

Alors, lorsque nous commencerons à penser à notre liste de cadeaux, peut-être que vous et moi pourrions privilégier des moments plutôt que des produits issus de ces entreprises qui s’abreuvent là où l’on se fout complètement du sort des employés…

Pensons à des soupers au restaurant, à des soirées au cinéma, à des billets de spectacles (oui, évidemment, je prêche pour ma paroisse), à des petits plats faits maison, à des cours de photographie, de tricot, ou à des produits d’artisanat locaux…

Le tout pour éviter que l’on offre à l’être aimé un chandail magnifique, qui le ravit, qui rallume sa flamme pour vous, mais qui est en réalité un cadeau empoisonné, un cadeau fait à la va-vite dans des manufactures de production à la chaîne, à l’autre bout du monde, par des employés exploités, des vêtements qui, même s’ils nous paraissent moins chers, ont un coût énorme.

Nous payons nos loyers et notre nourriture grâce à des emplois qui dépendent de notre système de consommation. Si nous arrêtions tous de consommer, notre économie ne pourrait plus fonctionner et je ne souhaite à personne d’ici ou d’ailleurs de perdre son travail. J’ai vu de mes propres yeux les ravages du totalitarisme communiste dans certains pays. Là n’est pas non plus la solution.

La solution, c’est un changement radical de mentalité, de culture d’entreprise.

Un refus global d’endosser l’exploitation inéquitable, de tirer profit de la souffrance de l’autre, de l’asservir et d’appauvrir ses ressources parce que l’on croit que nos besoins sont plus importants que les siens.

Parce qu’à la source du problème se trouve le fait que malgré tous ces « progrès » que nous devrions avoir faits, la valeur des gens d’ailleurs, des « autres », est encore et toujours considérée comme étant moindre que celle que nous nous accordons à nous-mêmes… Parce qu’après tout, l’abus, c’est ça aussi…

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