LA VALEUR DE LA MUSIQUE: LE POINT DE VUE D’UNE ARTISTE

jeudi 6 octobre 2016

La musique et moi

À l’âge de seize ans, j’ai délaissé le piano classique que je pratiquais depuis ma tendre enfance pour la composition de chansons et leur interprétation vocale.  Dès lors, je me suis mise à chérir le rêve de faire un jour partie de la communauté des artistes, de ceux qui, oui se plaisent à briller et qui cachent parfois une insatiable soif d’être aimés, mais qui savent aussi mieux que quiconque faire vibrer le cœur des autres, les divertir, mettre en mots et en musique les émotions propres à l’humain et chanter leur époque.

Il y a quelques mois, j’ai écrit dans un article la chose suivante : “La musique est souvent ce que l’on retient le plus d’un moment spécifique de nos vies, un peu comme la mémoire olfactive a la capacité de nous replonger dans nos souvenirs à la simple effluve d’un parfum que nous avons déjà connu. Elle sait aussi nous prendre par la main lorsque nous en avons besoin. En peine d’amour ? Un petit “I Will Survive” et la voix de Gloria Gaynor nous redonnent espoir… Un deuil ? “Fragile” de Sting, ou bien “S’il suffisait d’aimer” pour adoucir la douleur. “Here Comes The Sun” nous rend le printemps encore plus merveilleux, et “Space Oddity”, quant à elle, nous rappelle que nous sommes tous poussières et que nous redeviendrons poussières… La musique me remémore sans cesse que malgré tout ce qui nous distingue les uns des autres, nous sommes tous faits du même bois. Que ce que je ressens à un moment ou à un autre de ma vie est quelque chose que quelqu’un d’autre quelque part a déjà ressenti, puisqu’il l’a écrit ou chanté.”
La musique, pour moi, c’est ça.

J’ai aujourd’hui trente-trois ans et je roule ma bosse sur scène et sur disque depuis ma jeune vingtaine. Au fil de ces années, il m’est parfois arrivé de remettre en question mon désir de poursuivre cette voie pour diverses raisons personnelles, mais je sais maintenant que tant et aussi longtemps que je le pourrai, la musique fera partie de mes activités professionnelles. J’adore mon métier et je ne me considère ni comme une “gratteuse de guitare” ou à l’opposé, ni comme une adepte du “champagne-showbizz”. Je me vois plutôt comme quelqu’un dont le travail est de produire du contenu musical et artistique ayant pour but ultime de se rendre aux oreilles d’un autre et de lui procurer un moment de divertissement, d’émotion, de relaxation, de réflexion ou de plaisir. Pour ça, il y a la scène, certes, mais depuis une centaine d’années, la technologie a rendu possible l’accès à la musique en temps non réel, avec tout d’abord les rouleaux de cire des pianos mécaniques puis les premiers disques phonographiques.  Depuis lors, les supports physiques de la musique n’ont cessé d’évoluer. Nous voici donc aujourd’hui arrivés à une ère où la musique enregistrée n’a plus besoin d’être imprimée sur un support physique tangible ni d’être achetée par le consommateur afin d’être écoutée.  

“Adaptez-vous ! Changez de métier !” 

Récemment, l’industrie de la musique au Québec et plus spécifiquement l’ADISQ ont lancé un cri du cœur face au déclin des revenus procurés par la consommation non rémunérée des œuvres de ses artistes.  La semaine dernière, à titre de présidente du C.A. d’Artisti, société qui gère les redevances des interprètes, j’ai été invitée à me prononcer sur le sujet à l’émission de Paul Arcand. Inévitablement, j’ai reçu après mon entrevue le message suivant sur twitter : “C’est aux artistes de s’adapter, si vous êtes pas contents, changez de métier”. Un classique. Chaque fois qu’un artiste se prononce sur les difficultés du modèle d’affaires actuel de la musique, il y a de fortes chances qu’il reçoive ce genre de message. Or, je crois qu’il est important de savoir que la réalité est beaucoup plus complexe qu’une simple question d’adaptation et de changement de carrière, sans compter qu’aujourd’hui, une grande partie des musiciens et chanteurs que je connais ont diversifié leurs sources de revenus en travaillant sur maints projets à la fois.     

La question à se poser est donc la suivante : faudrait-il réellement s’adapter à ne pas être rémunéré lorsqu’un produit que nous créons est consommé ? Appliquez la règle à n’importe quelle autre industrie. Le modèle ne fonctionnerait pas. C’est une question d’équité plutôt que de savoir si un artiste mérite ou pas d’être payé pour son travail. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas une chanson ou son créateur, c’est subjectif. Mais si on consomme le fruit de son travail, ce dernier devrait être payé, peu importe s’il est d’ici ou d’ailleurs, s’il conduit une Yaris ou une Mercedes, ou s’il trippe en faisant son métier. C’est une question de principe.

Cependant, il ne sert à rien de blâmer le consommateur. Là n’est plus le problème. On lui a offert l’accessibilité et la gratuité sur un plateau d’argent, et c’est désormais acquis.  Et malgré quelques essais d’encadrement de ce nouveau modèle par les plateformes d’achat de musique en ligne (iTunes), nous avons assisté à un échec monumental de la chose au niveau entre autre de la copie privée gouvernement Harper n’aidant pas. De plus, personne ne pouvait prédire la rapidité fulgurante de l’évolution technologique. L’achat de musique en ligne est aujourd’hui désuet. Nous en sommes maintenant à l’écoute en continue de musique en ligne (plateformes de streaming) et à Youtube. Nous consommons les chansons sans les posséder sur notre disque dur, tout en y ayant accès de partout, 24h sur 24h, soit gratuitement, soit pour un coût minime comparativement à ce que l’on déboursait à l’époque des magasins de disques.  La musique est donc maintenant complètement intangible. Ce bel objet qu’était le disque a disparu, et semble avoir emporté avec lui la valeur monétaire qu’on accordait à la musique.

Donc, la gratuité (ou la quasi-gratuité) est désormais un acquis qui est là pour rester et qui marque une nouvelle ère rendant encore plus accessible la musique. En tant qu’artiste, c’est une belle façon d’avoir accès à ce qui se fait de par le monde et de se faire connaître, je ne m’en plains pas, il y a deux côtés à la médaille et on n’arrête pas le progrès, il fait partie de notre évolution en tant que société.

Le problème, c’est qu’une chanson, tout comme n’importe quel autre bien de consommation, a un coût de production.  Pour qu’une chanson naisse, il faut du temps, de la formation, du talent, du travail vocal, du travail d’arrangement, des musiciens, un ingénieur du son pour la prise sonore, pour le mixage, un studio et de l’équipement nécessaire à l’enregistrement. De plus, une chanson nécessite bien souvent une équipe chargée de la produire et d’en faire la promotion.

Le déséquilibre

Notre showbizz québécois est un micro-climat. Notre province a sensiblement le même nombre d’habitants que Long Island. Ce n’est pas gros sur la map ça, comparativement au marché musical américain ou même français.  Mais notre situation linguistique et notre désir de nous prononcer culturellement en tant que nation a fait en sorte que l’art et la musique sont ici florissants et qu’ils font en grande partie la renommée de notre belle province. Idéalement, l’industrie musicale devrait être en mesure de se rentabiliser toute seule puisqu’elle génère toujours un intérêt de la part du consommateur. Mais pour cela, il faudrait que ceux qui ont mis sur place ces nouveaux modèles numériques nous concèdent qu’il y a dans ceux-ci un grave déséquilibre et que les parts du gâteau sont mal distribuées.

Alors, y a-t-il de l’argent et si oui, où se trouve-t-il donc ? La réponse à cette dernière question est nébuleuse mais ce qui est certain, c’est qu’il y a des sous qui sont générés puisque les fournisseurs de service Internet et de plateformes d’écoute ainsi que les équipementiers ne se privent certainement pas de promouvoir leurs services de musique en ligne et de se multiplier. Sauf que ceux qui en créent le contenu musical n’en bénéficient à peu près pas, à moins de faire dans le très très très gros volume. Or, ce n’est pas tout le monde qui deviendra Beyoncé, Drake, Céline, Adèle ou Taylor. Mais ça n’empêche pas les artistes moins célèbres de créer et de produire de la musique, et que celle-ci soit tout de même bel et bien consommée. 

Imaginez si, par exemple, seuls les concessionnaires automobiles bénéficiaient des revenus des ventes d’une voiture et que ceux-ci refusaient de rémunérer équitablement les créateurs et les concepteurs de ces véhicules à la juste valeur de leurs produits sous prétexte qu’ils les faisaient connaître aux consommateurs ? Cela ne ferait aucun sens. Et pourtant, c’est ce qui se passe présentement avec la musique. 

Un juste partage de la part des fournisseurs de service Internet et des équipementiers

Pour que l’on revienne vers un modèle économique qui fonctionne et qui soit rentable pour l’industrie musicale, il  faudrait que les fournisseurs de services Internet et les équipementiers des appareils que nous utilisons désormais pour écouter la musique acceptent de s’asseoir avec tous les acteurs de l’écosystème musical québécois, autant les producteurs que les auteurs-compositeurs et  les interprètes, et que l’on arrive à un terrain d’entente équitable afin que tous ceux et celles qui participent à la naissance d’une pièce musicale soient rémunérés dès que celle-ci est consommée. Et il faudrait que ces différents acteurs de l’écosystème (dont je fais moi-même partie) s’entendent également entre eux pour un juste partage car, à la fin de la journée, nous travaillons tous pour la même cause. 

Il semblerait que, pour ce faire, l’encadrement gouvernemental soit nécessaire car à ce jour, une telle entente n’a pas été trouvée. D’ailleurs, c’en est à se demander ce qui rend le gouvernement si frileux à obliger les fournisseurs de services Internet et les équipementiers à revoir leur modèle d’affaires. Dans certains pays, comme la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la Suède, les appareils numériques prisés par le public pour reproduire et écouter la musique font l’objet d’une redevance que se partagent les créateurs. 

La musique existe depuis la nuit des temps. L’industrie de la musique enregistrée, elle, existe depuis à peine un siècle et ça lui a suffi pour nous donner accès à des trésors monumentaux. La musique continuera toujours d’exister et de se faufiler dans nos vies peu importe son support, mais il faut se souvenir que depuis la naissance des techniques d’enregistrement et de diffusion de celle-ci, nous avons accès aux voix et aux émotions des plus grands, de Ella à Ray Charles et à Piaf, en passant par Félix Leclerc, la Bolduc, Carlos Gardel, Gainsbourg et les Beatles. La musique est importante pour l’âme.  Continuons à en prendre soin et à la soutenir en permettant à ses créateurs de récolter le fruit de leur travail lorsqu’il est consommé. 

Ne la laissons pas tomber. 

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