LES PETITS SUCCÈS SONT LES PLUS GRANDS

jeudi 12 mai 2016

Le mois dernier, lorsque je suis partie en tournée aux États-Unis, j’ai dû franchir la douane américaine de l’aéroport en compagnie de mes deux musiciens, Domenic et Richard, bien munie du permis de travail essentiel à tout artiste qui traverse la frontière pour travailler sur scène. Les papiers étaient en règles, personne de mon groupe n’a de dossier criminel. Le douanier frôlait même la bonne humeur, me recommandant ses manèges préférés à Disney World. Puis, il y a eu LA question de l’officier :

– «So, guys, what do you actually do for a living ?» (Alors, quelle est réellement votre occupation professionnelle ?).

Nous nous sommes regardés, les gars et moi, et avons spontanément répondu :

– «We’re musicians, like it says on the visa.» (Nous sommes des musiciens, tel qu’écrit sur le visa).

– «I know, but what’s your work, how do you make a living ? (Je sais bien, mais quel est votre travail, comment gagnez-vous votre vie ?) I’ve never heard of you (Je n’ai jamais entendu parler de vous !)

Les troubadours

Nous lui avons répondu encore une fois que nous étions musiciens, et il a bien fini par nous croire quand nous lui avons expliqué que nous gagnions bel et bien notre vie de la sorte. Effectivement, il y a une assomption générale selon laquelle pour gagner notre vie en étant musicien, il faut être une célébrité. Or, mes musiciens ne sont pas des vedettes et le devenir ne fait pas du tout partie de leurs priorités. L’idée de passer aux émissions populaires et d’avoir les projecteurs braqués sur eux ne leur est jamais venue en tête et ils mènent des vies honnêtes et somme toute très heureuses. Ils maîtrisent leurs instruments, ils pratiquent, ils chantent à leurs heures également, ils entretiennent leurs réseaux de contacts dans le milieu de la musique afin d’être engagés le plus souvent possible, ils aiment leur travail et le font avec cœur et professionnalisme. Pas de magie. Ils travaillent bien, alors ils se font sans cesse engager.

De mon côté, c’est un peu différent, les projecteurs font partie du métier que j’ai choisi et j’apprécie grandement d’avoir un public qui me suit depuis plus d’une dizaine d’années. Sauf que, selon les critères établis dans les dernières semaines au fil de tous les articles relevant de ce nouveau débat bien populaire qui porte sur l’abécédaire des stars, je ne suis pas une « A » et je n’en souffre pas du tout. Je fais un travail que j’adore et j’ai la chance de grandir et de m’épanouir à travers celui-là. Je dois probablement me situer dans les « B » ou les « C », selon les états d’âme des courants et des tendances, et selon évidemment que j’aie sorti une nouveauté ou pas. Rien dans ma carrière ne m’est acquis et cela me plaît. Je dois continuer à nourrir mon travail de la même façon que celui-ci me nourrit. Et c’est pour cela que je le fais.

LES PETITS SUCCÈS SONT LES PLUS GRANDS

Mais revenons un instant à notre cher douanier dont la question a également su démontrer la chose suivante : on a beau être un « B » ou un « C » ici, on n’est probablement qu’un X ou un Y ailleurs ! Une fois passée la frontière, l’alphabet n’existe plus ! Alors on se calme sur la valeur de l’étoile, car elle change avec la devise ! Et cela ramène à l’avant-plan le fait que la célébrité, la popularité, le succès sont des concepts très relatifs et assez éphémères. Certes, ils sont agréables et plaisants et surtout, ils font en sorte que notre travail est entendu et apprécié. Mais ils ne définissent pas nécessairement la personne que l’on est. Les deux sont des entités distinctes, et gagnent à être traitées de la sorte.

Le succès…

Le succès peut se définir de tant de façons différentes… Se mesure-t-il en terme de quantité ou de qualité ? D’argent ou d’amis ou des deux ? Une entreprise qui bâtit son capital en exploitant des employés sous-payés à l’autre bout de monde peut-elle réellement se targuer d’être un succès ? À quoi cela sert-il d’avoir tout le succès du monde si on est méprisant ou mal attentionné envers les autres ? Sommes-nous réellement des figures de succès si nous ne sommes pas là pour nos enfants ? Pouvons-nous vraiment parler de réel « succès » si l’argent qui l’accompagne croît sur le dos des autres ?

Combien de personnes sur cette Terre n’auront jamais l’opportunité de connaître le « succès » tel que notre société occidentale le définit aujourd’hui, avec l’argent et les honneurs et tout le tralalala ? Mais aussi, et surtout, combien d’entre elles sauront tirer le mieux de ce que la vie leur a donné, en s’occupant de leurs petits, de leurs parents, de leurs amis, et de chacune de leurs journées ? Et si ces succès qui semblent simples et petits étaient en réalité les plus grands, car dépendants uniquement de notre bonne volonté et non pas du marché, de la mode, de la bourse ou des tendances ?

Il y a une très jolie phrase de l’auteur Michel Déon qu’Emmanuel Carrère a cité dans son dernier ouvrage Il est avantageux d’avoir où aller. Elle va comme suit : « Le but de la vie, c’est d’en prendre soin et de l’aimer. »

Et si le véritable succès, c’était tout simplement de réussir cela ?

florence

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