LITTLE HAVANA : LES ÉTOILES DU VERSAILLES

dimanche 5 mars 2017

Un mois après mon plus récent voyage à Cuba, me voici maintenant attablée à une table du café Versailles dans Little Havana, haut lieu de rassemblement de la communauté cubaine à Miami, qui a entre autres servi de lieu de célébration lors de la mort de Fidel Castro en novembre dernier. La fiancée de mon cousin, Jackie Melendez, une Américaine d’origine cubaine, m’y a emmenée et nous écoutons avec fascination le récit de Carlos Rosales qui nous raconte son exil vers les États-Unis, les yeux remplis de sourires et de nostalgie.

« J’ai quitté Cuba en 1962, quelques semaines avant la crise des missiles. Je suis parti sur une embarcation de fortune avec six ou sept compagnons qui, comme moi, travaillaient avant la Révolution pour le ministère des Travaux publics sous le gouvernement de Batista. La mer était violente, une tempête s’est levée et les vagues atteignirent soudainement une hauteur terrible. Il était évident que nous allions faire naufrage et je me suis mis à attendre la mort. Puis, tel un miracle, un sous-marin américain a surgi des eaux. Les officiers nous ont sauvés, nous ont fait monter à bord grâce à une opération très compliquée mais efficace. Leurs uniformes… Je n’avais jamais vu autant d’étoiles sur les manches d’un uniforme. Une fois sur la terre ferme, ils nous ont longuement serrés dans leurs bras en nous souhaitant la bienvenue chez eux. »

À notre table se trouvent également Milagros, la femme de Carlos, de même que Juan Peña et Felo Ramirez, deux habitués de la place qui ont également fui la dictature castriste il y a près de 50 ans. Le premier arbore fièrement sur son costume bleu poudre une épinglette représentant les drapeaux entrecroisés de Cuba et des États-Unis, tandis que le deuxième, âgé de 93 ans, porte une casquette de baseball et me parle de sa longue et magnifique carrière de commentateur sportif pour l’équipe des Marlins.

Lorsque je leur parle de mon amour pour Cuba, des étincelles s’allument dans leurs regards.

Bien qu’ils n’aient jamais pu remettre les pieds chez eux, tout en eux respire une culture et une identité qu’ils ne peuvent renier. Je leur chante un boléro et ils joignent leurs voix à la mienne. Lorsqu’ils me parlent, leur espagnol est encore imbibé de l’accent cubain.

Et pourtant, ils vouent depuis leur arrivée aux États-Unis une dévotion marquée pour leur terre d’accueil et démontrent une haine profonde pour Castro et sa dictature.

« Cinquante-huit ans de révolution, c’est trop, c’est un manque de respect. L’Amérique latine et la majorité des pays nous ont tourné le dos. Ce que j’aimerais, c’est la liberté de Cuba, mais avant tout, que cesse la répression et que l’on protège les droits de la personne. Personne ne peut s’imaginer ce qu’était Cuba avant la Révolution. Les gens se mettaient sur leur trente-six pour aller au baseball parce qu’ils sortaient dans les cabarets après, au Tropicana ou au Sans-Souci. Cuba était la Suisse de l’Amérique latine. Aujourd’hui, c’est la misère. La dictature contrôle tout, de l’éducation aux images que l’on voit du pays. On y enseigne la haine des Américains. Et après qu’Obama ait tendu la main à Cuba, tout s’est empiré », me dit Juan Peña, en hochant la tête de droite à gauche. « C’est tragique de voir notre pays n’être plus que l’ombre de ce qu’il a déjà été. »

Milagros, la femme de Carlos, n’y va pas de main morte lorsqu’elle évoque les récents rapprochements tentés par Obama vis-à-vis Cuba : « En essayant de se rapprocher de Cuba, en abolissant la loi des pieds secs, pieds mouillés*, Obama est allé embrasser les deux plus grands criminels de l’histoire [Raúl et Fidel Castro]. Et ce, sans même demander une seule concession de leur part. C’est un crime. Je suis certaine qu’il l’a fait, 20 jours avant son départ, pour se venger de ce que les Cubains de la Floride aient voté en majorité pour Trump. Il l’a fait pour laisser une patate chaude à Trump avec les exilés cubains. C’est un désastre. »

Et ceux qui rêvent encore aujourd’hui, depuis Cuba, de s’exiler aux États-Unis ? Selon Milagros toujours, « beaucoup de jeunes pensent qu’en arrivant ici, ils deviendront millionnaires. Il y a encore des possibilités pour eux aux États-Unis, s’ils sont prêts à se sacrifier et à travailler fort. Mais ils ne sont même pas encore arrivés qu’ils veulent tout avoir. Et ça, c’est de notre faute à nous, on leur envoie des photos prises à côté d’une Maserati ou d’une Rolls Royce et eux pensent que c’est ce qui les attend ».

L’abolition de la loi des pieds secs, pieds mouillés, empêchera-t-elle ceux-ci de poursuivre ce rêve américain ? L’histoire nous le dira, mais ce qui est certain, c’est que même s’ils sont contre les conséquences politiques de cette mesure, Juan, Carlos, Felo et Milagros s’entendent pour dire qu’il y a eu beaucoup trop de morts en mer depuis l’arrivée au pouvoir de Castro. Et que l’unique avantage de l’abolition de cette loi sera peut-être d’en décourager plusieurs de risquer la traversée.

Il est évident que les 150 kilomètres qui séparent la Floride de Cuba, de même les décennies qui se sont écoulées depuis les grandes vagues de balseros (les exilés cubains qui ont pris le dangereux chemin de la mer pour fuir la dictature), ont créé un clivage prononcé entre les perspectives des Cubains de Cuba et ceux de Miami, à travers laquelle l’omniprésence de la crainte de parler ouvertement, d’un côté comme de l’autre, est encore bien palpable. Autant chez les Cubains que j’ai interviewés à Cuba que chez ceux que j’ai rencontrés en Floride, l’opinion est que la situation économique doit changer, progresser. Or, pour les Cubains de Miami, la fin de l’embargo est impensable. À leurs yeux, tant que le régime communiste perdurera, les États-Unis auront pour devoir de poursuivre l’exercice de sanctions sévères envers Cuba, coûte que coûte.

* La loi des pieds secs, pieds mouillés permettait aux immigrants clandestins cubains d’obtenir un permis de séjour.

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